Géologiquement la commune de St Antoine se présente comme une main douloureusement crevassée. Son sol de molasse est une proie facile pour tous les ruisseaux qui, au fil des millénaires, ont creusé sans relâche le sable compressé. Ils ont ainsi dessiné des combes profondes, des ravins proches des mondes d’en bas…
C’est dans ce labyrinthe de falaises étroites que le village de « La
motte au bois », premier nom de St Antoine, se cala. Ce bourg, si discrètement
érigé, recueillit les reliques de St Antoine l’Egyptien. La garde de ses os
sacrés fut confiée aux Bénédictins. Autour de l’an mille, une confrérie laïque
s’intitulant « les frères de l’aumône » et vouée à la charité
s’établit dans cette même paroisse. Les deux communautés s’affrontèrent pendant
300 ans pour obtenir la suprématie dans la gestion des dons, des legs, des
aumônes. Cette rivalité prit fin en 1297 quand le pape de l’époque, Boniface
VIII, transforma la confrérie en un ordre religieux : « Les Chanoines
Hospitaliers de St Antoine ». Victorieux, ils entreprirent la construction
d’une abbaye pour assurer leur prédominance. Par l’architecture gothique de
celle-ci, ils relièrent les entrailles de la terre à la luminosité du
ciel.


Ces mêmes chanoines et abbés excellaient dans la fonction d’ambassadeur européen et parsemèrent l’Europe de maisons de l’aumône … n’étaient-ils pas les précurseurs des jumelages ? Puis vinrent les guerres de religions décapitant les hommes et les statues. La façade de l’Abbaye ne fut pas épargnée et subit son lot d’exactions guerrières et d’érosion aérienne…Ainsi le vent et la vanité humaine ont détruit le travail d’orfèvre des compagnons et les blessures des pierres rappellent aux passants que, quoi qu’on puisse construire, qu’on atteigne la perfection esthétique ou la solidité extrême, l’éphémère triomphe toujours.
Cette géologie âpre, pont entre ciel et terre, insuffle aux habitants des lieux un esprit particulier, teinté de rébellion qui en a fait, au fil des siècles des guetteurs de la liberté. Des guerres de religions, en passant par la loi sur la séparation de l’église et de l’état, jusqu’à la résistance pendant la guerre de 1940, le village s’est nourri de polémiques démocratiques et fructueuses. Ce bouillonnement ne s’est pas éteint avec le temps, puisque dans les années 1990, les villageois ont manifesté à Grenoble en costume de manants médiévaux et ont aveuglé l’Abbatiale de draps blancs pour protester contre la fermeture de la pharmacie programmée par les notables. La pharmacie est toujours là.
Aujourd’hui, St Antoine l’Abbaye, grâce à ses commerces locaux, ses
exploitations agricoles, ses nombreuses associations et son usine de moulage
plastique n’est ni un village musée, ni un village dortoir. Ce fourmillement
d’activités donne une âme à ses ruelles moyenâgeuses. Mais la nervosité qui
bouillonne dans le creuset de molasse antonin pourrait éclater d’une mauvaise
façon, si Dionay ne lui apportait pas le calme maternel de son épaule
vallonnée. Dionay, de Dionysos le dieu du vin, se couvrait d’un manteau de
vignes avant le passage du phylloxera… Les pacages et les bois ont remplacé le
moutonnement des pieds de vigne. Dans ce cadre champêtre, la chapelle St Jean
le Fromental, avec une fresque où trône une vierge enceinte, confirme la
fertilité des paysages et la mélancolie sereine de ce bourg si attachant.
Voilà, esquissés en quelques lignes buissonnières, les contours de deux
villages qui marchent ensemble, parfois en grommelant certes, mais toujours
fermement vers un futur où s’entrelaceront nécessairement les
différences.
Gilbert Vincent Caboud membre du comité de jumelage
Saint Antoine l'Abbaye-Dionay : "Pour une Europe citoyenne"
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